La culture maghrébine en France, à Marseille
Entre le visible et l'invisible, entre l'acceptation et le refoulement
Bibliographic Data
| ID | 19085350 |
|---|---|
| Authors | Émile Témime (corresponding author) |
| Year | 2007 |
| Volume | 59 |
| Issue | 1-2 |
| Pages | 18-23 |
| Publication date | 2007-05-01 |
| Peer Reviewed | Yes |
| Open Access | Yes |
| Type | ARTICLE |
| Venue | Museum International (Edition Francaise) (JOURNAL) |
| Journal identifiers | ISSN: 1020-2226 • E-ISSN: 1755-5825 |
| Publisher | Wiley (PUBLISHER • GB) |
| DOI | 10.1111/j.1755-5825.2007.0103x.x |
| OpenAlex | W2062489661 |
| Language | FR |
Il existe – et depuis longtemps – une particularité provençale, et surtout marseillaise, dans les rapports établis avec le Maghreb. Il convient de le rappeler en quelques mots. Ce sont des rapports conflictuels assurément, mais qui n'ont jamais empêché la poursuite de relations commerciales. Sans exagérer l'importance du négoce de Marseille avec «la Barbarie», il est nécessaire d'en souligner quelques aspects. Comment ne pas rappeler la présence des Marseillais à Bougie (Béjaïa, aujourd'hui) dès le XIIIe siècle ? Ils y ont déjàétabli un entrepôt (ou fondouk) qui est fort actif. Comment ne pas souligner l'importance, au milieu du XVIe siècle, de la Compagnie du corail des mers de Bône1, fondée par le Corse Thomas Lenche, avec l'appui des principaux commerçants marseillais et disposant de trois comptoirs sur la côte barbaresque ? Ébauche d'un trafic relativement fructueux avec les échelles de Barbarie, entretenu au XVIIe siècle par la Compagnie royale d'Afrique qui durera jusqu’à la Révolution : elle est présente à Bône, à La Calle, et même à Alger ; les importations de bléà Marseille se poursuivent d'ailleurs par son intermédiaire au cours du XVIIIe, aidant à l'approvisionnement de la France méridionale. Sans doute les Algériens ne sont guère visibles sur les quais ou dans les rues de Marseille, sauf évidemment les hommes des galères, mais la ville des galères est relativement isolée de la cité proprement dite. Citadelle du catholicisme, Marseille ignore officiellement les minorités religieuses jusqu’à la Révolution. Durant le premier tiers du XVIIe, les marchandises en provenance du Maghreb sont peu importantes, essentiellement des produits d’élevage (cuirs et laines), les éponges et le corail (dont il a déjàété question), et des produits de culture (dattes surtout). À la fin du siècle, et surtout, au XVIIIe siècle, le trafic a déjà beaucoup augmenté. En échange des draps, des toiles, du coton et du tabac, ainsi que des bonnets, dits de Tunis (que les Tunisiens réexportent dans tous les pays du Levant), arrivent le blé, l'huile ou les laines. Si les commerçants algériens ou tunisiens n'apparaissent guère dans la cité, d'autres intermédiaires, juifs ou levantins, s'installent à Marseille pendant la période révolutionnaire. La famille Bacri, originaire de Livourne, fait partie de ces négociants, qui trafiquent entre Alger, Marseille et les ports italiens. Elle s’était installée à Alger au XVIIIe siècle, mais Jacob Bacri fonde à Marseille une maison de commerce en l'an III de la République qui assure en partie le ravitaillement des départements méridionaux. On passerait rapidement sur ce trafic s'il n’était à l'origine des créances qui devaient envenimer les rapports entre le gouvernement de Paris et le dey d'Alger et servir de prétexte à l'envoi d'un corps expéditionnaire français en 1830, prélude à la conquête de l'Algérie. Marseille est probablement la seule grande ville de France à avoir approuvé bruyamment l'expédition d'Alger. Le négoce y avait gardé ses intérêts par la création de sociétés, de médiocre envergure sans doute, mais qui s’étaient maintenues sous la Restauration. Dans quelle mesure les Algériens eux-mêmes ont-ils appris à connaître Marseille ? La vieille tradition méditerranéenne, qui avait imposé les cours de langue arabe à Marseille depuis 1670, avait repris de la vigueur sous le Premier Empire. Un enseignement de langue arabe vulgaire avait été introduit depuis 1807, confiéà un prêtre originaire de Damas, Gabriel Taouil, puis à Georges Sakakini et à Eusèbe de Salles, tous de confession chrétienne. L'arabe pratiqué par ces hommes-làétait certainement un arabe classique, qu'ils avaient appris au Levant. Mais de Salles avait acquis des terres en Algérie, à l'instar de quelques Marseillais, peu nombreux, il est vrai. La population marseillaise, dans son ensemble, et malgré son soutien sans faille à la colonisation, connaît peu ou connaît mal le Maghreb, encore moins ses habitants. Ce sont les intérêts matériels qui la guident, il faut bien l'avouer. Les contacts qui ont pu s’établir à Marseille, même depuis 1830, ont été plus que modestes : quelques prisonniers «arabes», suite naturelle de la conquête, regardés avec curiosité, le passage de quelques convoyeurs de bestiaux, monde étrange pour les Marseillais et de simple passage pour les gens d'Alger. L'Algérie de 1848 est encore une terre de relégation et les Algériens musulmans, qui vont être soumis au code de l'indigénat sans pouvoir se déplacer librement, sont extrêmement peu nombreux à franchir la Méditerranée, en dépit du développement de la navigation et des échanges matériels. L'Algérie française, comme la Tunisie du protectorat (à partir de 1881), n'ont pas permis d'amorcer un véritable dialogue. La colonisation n'a guère facilité les échanges entre des populations qui restent éloignées, voire même en exagérant un peu, ignorantes l'une de l'autre. En tout cas, ignorantes de la culture de l'autre. Les relations «traditionnellement coloniales» qui existaient entre Français et Algériens – et plus précisément entre Marseillais et populations du Maghreb – vont se modifier radicalement dans la première moitié du XXe siècle. Dans l'ensemble du Maghreb, la colonisation se heurte à des mouvements nationalistes qui prennent des formes différentes, sous l'influence à la fois des mouvements panarabes ou de renaissance islamique nés au Moyen-Orient et des idées françaises de libertés acquises et développées en France même. Les Maghrébins, en effet, ont franchi la Méditerranée. Ils l'ont franchie malgré eux quand ils sont intervenus dans les deux guerres mondiales, au service de la métropole, combattants des deux guerres, libérateurs en 1944 du midi de la France, et notamment de Marseille, ce qui changera un peu l'image dévalorisante du colonisé. Ils l'ont franchie enfin quand on a eu besoin de leur force de travail, les hommes seuls dans un premier temps, qui font le va-et-vient entre la France et l'Afrique du Nord et qui refluent vers le Maghreb dans les périodes de sous-emploi. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils ne seront guère en France que 30 000 environ. Les contacts restent donc très limités avec la population française. Soldats ou travailleurs, pour la plupart d'entre eux, sont parqués dans des camps pendant la guerre. Tout au plus prend-on conscience de leur présence quand, blessés ou malades, ils sont amenés dans les hôpitaux, où ils peuvent rester en convalescence. Dans l'entre-deux-guerres, cependant, les choses vont changer. On estime que les travailleurs sont plus de 10 000 à Marseille au début des années 1930. Sans doute ne se font-ils pas beaucoup remarquer. Venus dans un pays qui leur est singulièrement étranger, ils cherchent, dans la mesure du possible, à se faire oublier, à se fondre dans le reste de la population, achetant au fripier du coin des vêtements «européens», travaillant sur les quais ou dans les usines où ils remplacent souvent comme journaliers les ouvriers italiens, fréquentant les cinémas, nombreux à l’époque, des quartiers du centre, avec les autres populations. C'est, comme souvent, le regard de l'autre qui donne à cette migration toute son importance et toute sa singularité. Regard marqué par l'empreinte coloniale, par le maintien d'une forme de ségrégation qui va rendre visible cette spécificité : on pense à l'installation d'un «village kabyle»à Marseille ; on envisage dès ce moment la création d'une mosquée, qui serait en même temps un centre culturel. La mosquée ne verra pas le jour, mais il est assez remarquable que ce projet ne soit pas venu des Algériens eux-mêmes, qui se sont regroupés dans le centre de la ville, autour de la porte d'Aix. Remarquable aussi que l'on installe pour ces migrants très provisoires un bureau des affaires musulmanes et nord-africaines, façon d'aider, mais aussi de surveiller une population singulière. Même si cette population est réduite en nombre, on admet qu'elle doit faire l'objet de mesures particulières de surveillance ; qu'elle peut témoigner de son originalité, notamment dans son alimentation. Il existe encore deux boucheries «hallal»à Marseille pendant la guerre de 1939–45. La population nord-africaine de Marseille va changer considérablement après la Libération. La liberté de mouvement accordée aux ouvriers algériens, jointe à la demande accrue de main-d’œuvre, se traduit par une arrivée massive de travailleurs, à peine atténuée par les secousses et les interdits de la guerre d'Algérie entre 1954 et 1962. Marseille est avant tout un point de passage, et il existe toujours une migration invisible : juifs d'Afrique du Nord qui passent quelque temps au camp du Grand Arénas avant, pour la plupart, de gagner Israël, travailleurs algériens débarqués discrètement sur les quais d'Arenc, avant d’être répartis sur de multiples lieux de travail à travers la France. Il n'y a au début qu'un petit nombre d'ouvriers, divisés entre une population instable que l'on ne saurait comptabiliser et une population mieux et plus durablement installée, dont une part non négligeable vit déjà en famille, parfois avec une femme légitime ou une concubine européenne, du moins dans les premières années. Le regroupement familial a été plus précoce ici que dans le reste de la France. Et la guerre d'Algérie n'a fait qu'accélérer un mouvement déjà entamé. Les conséquences de cette guerre sont d'ailleurs d'une toute autre ampleur. Sur l'importance et la répartition de cette population d'abord. Les travailleurs s’étaient, on l'a vu, regroupés dans les quartiers du centre, où il était bien difficile de les contrôler. Ils peuplaient des bidonvilles répartis sur l'ensemble de la cité. Le plan de résorption des bidonvilles, appliquéà la fin des années 1950, répond à la fois à un besoin d'hygiène et aux nécessités d'un contrôle policier. Les cités qui vont s’édifier, surtout dans les quartiers nord de Marseille, devaient abriter des familles de toutes origines. On sait qu'en réalité elles ne supprimeront pas la ségrégation. Les composantes de cette population et son comportement ont également changé considérablement. Le regroupement familial s'est accéléré jusque dans les années 1970. Et la forte natalité dans les familles maghrébines a marqué la ville, même si, avec les années, les familles deviennent moins nombreuses. De nouveaux migrants sont arrivés, Algériens, mais aussi Tunisiens et Marocains, qui n'ont pas toujours les mêmes comportements, et qui ne se mêlent pas nécessairement les uns aux autres. L'ancienne migration est toujours là, mais elle vieillit. Les «vieux» immigrés font désormais partie du paysage urbain, tout autant que les enfants. Ils peuplent les foyers, où ils se maintiennent après la retraite. Ils restent souvent dehors, bavardant dans les cours des cités, ou autour de la porte d'Aix. Visibles ou invisibles, cela dépend. Ils ont traversé les années de travail difficile et mal payé. Ils font partie de cette population pauvre qui revendique peu, mais qui ne repartira pas. Ils vont à la mosquée, mais il vaudrait mieux dire qu'ils fréquentent les lieux de culte pour prier et pour se retrouver dans un lieu qui leur appartient. Ils voient se rétrécir l'espace qui était le leur, les nouveaux venus occuper les espaces qu'ils vont quitter. Ils sont les survivants d'un monde du travail qui s'est lui-même rétréci. Ils ne comprennent plus le fonctionnement d'une cité dans laquelle ils avaient leur place, fixée et reconnue, et qui leur échappe. Les plus jeunes, qui sont Français... et Marseillais, se sont généralement intégrés à la population pour l'immense majorité d'entre eux. Ils ont fréquenté l’école française et parlent mal l'arabe ou le kabyle, la langue de leurs parents. Il faut ici faire table rase de certaines idées reçues. Beaucoup, parmi eux, ont franchi la barrière : ils travaillent dans les métiers du tertiaire. Ils créent parfois leur propre entreprise commerciale. Certains, les filles surtout, ont fréquenté l'université. Les couples mixtes sont nombreux chez les plus jeunes, en dépit des préjugés et des obstacles administratifs, et des ruptures à l'intérieur des familles. Le changement se fait aussi rapidement que pour la migration italienne, qui était tout aussi massive et tout aussi misérable. Reste le sentiment d'une double appartenance, qui ne s'efface pas toujours. Une partie de la famille restée de l'autre côté de la Méditerranée, le fait d'avoir étéélevé dans des quartiers pauvres, dont le symbole est évidemment le quartier Belsunce qui n'a été pourtant un «quartier arabe» que pendant quelques décennies. La «kasbah», un quartier commercial qui amenait à Marseille dans les années 1980 une clientèle véritablement étrangère, se rétrécit aujourd'hui. Les commerçants ont souvent vendu ou passé leur boutique à de nouveaux venus, poussant vers le quartier Noailles, traversant la Canebière, d'autres venant prendre leur place, le commerce lui-même se ramifiant bien au-delà de Marseille, à partir des entrepôts du quartier Belsunce. Qu'il y ait une bourgeoisie commerçante d'origine maghrébine, cela n'est pas nouveau et ne concerne, à vrai dire, qu'un nombre limité de personnes. Ce qui est plus nouveau, c'est la multiplication, en peu de temps, des petits commerces de détail ouverts tard le soir ou le dimanche dans la journée. Le phénomène, en réalité, n'a rien de marseillais, et il y a longtemps qu'il est connu à Paris... Il n'en est pas moins symptomatique d'un changement au quotidien. Rien dans tout cela qui parle directement du religieux, comme cela se pratiquait en terre d'Islam, où la séparation entre les «communautés»était de rigueur. Cette séparation perdait son sens en territoire français, dans un système laïc. Bien sûr, les enfants d'origine maghrébine respectaient certaines règles pour ne pas choquer leurs parents. Mais faire le Ramadan pour les musulmans, fêter la Pâque pour les juifs n'avait guère plus de sens que de suivre un rituel catholique à Noël ou à Pâques dans les familles chrétiennes. Que la France soit devenu un pays multiculturel par la présence et le respect affiché de diverses traditions religieuses, cela était évident et ne modifiait pas grand chose aux pratiques quotidiennes. Peut-on d'ailleurs parler de novations dans la culture du quotidien ? Rien dans les traditions culinaires ne pouvait choquer les Français, depuis longtemps habitués au couscous et aux merguez. L'arrivée en masse des pieds-noirs achevait de populariser ce type de nourriture. Les traditions musicales de l'Afrique du Nord prenaient certes de l'importance, et les musiciens d'origine maghrébine avaient incontestablement une audience nouvelle. Mais on ne pouvait sérieusement y voir la trace d'une influence durable, plutôt une mode qui changeait au gré du temps et d'une audience singulièrement élargie. Le religieux juif ou musulman a toujours été présent à Marseille, mais de façon discrète. La grande synagogue date du Second Empire. Le port est, depuis la IIIe République, un point de départ connu pour le pèlerinage à La Mecque. Mais, nous l'avons souligné, la religion ne s'affichait pas, même parmi les pratiquants. Elle a maintenant une visibilité nouvelle, et parfois agressive. Le voile islamique, qui était rarement affiché il y a quelques années, est maintenant porté de manière ostensible. Manière d'afficher une identité plus que manifestation d'une attache à la religion ? Nous ne prendrons pas position sur ce point. Le port de la kippa par des juifs souvent assez jeunes relève sans doute de la même volonté d'affirmer son appartenance à une communauté particulière. Le renouveau et la diversité des pratiques religieuses dans la ville, rendus visible par la multiplication des lieux de culte ainsi que par le commerce des objets religieux, sont une réalité que nous n'entendons pas sous-estimer. Celle-ci a aussi, toutefois, un sens politique, même si le mot semble impropre. Elle est une façon de dire le maintien, voire le développement, de pratiques nouvelles par des minorités qui tiennent à s'affirmer dans un monde étranger et à dire cette réalité avec force dans une ville que l'on a choisi d'habiter, dans une ville symbole de la rencontre des hommes et du dialogue des cultures
Art · Humanities · Cultural Identity and Heritage · French Urban and Social Studies · Historical Studies and Socio-cultural Analysis
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