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La sociologie historique de l'Etat de Pierre Bourdieu au prisme de la sociologie historique comparée

De Quelques Paradoxes Et Décalages

Bibliographic Data

ID5808071
AuthorsYves Déloye (0000-0002-4171-1189, Sciences Po Bordeaux Centre Emile Durkheim, corresponding author)
Year2014
Volume20
Issue1
Pages14-18
Publication date2014-02-27
Peer ReviewedYes
Open AccessYes
TypeARTICLE
VenueSwiss Political Science Review (JOURNAL)
Journal identifiersISSN: 1424-7755 • E-ISSN: 1662-6370
PublisherWiley (PUBLISHER • GB)
DOI10.1111/spsr.12086
OpenAlexW2069521540
LanguageFR
References cited9

La publication posthume du texte des cours Sur l'Etat prononcés par Pierre Bourdieu entre le 18 janvier 1990 et le 12 décembre 1991 au Collège de France révèle plusieurs paradoxes. Paradoxe d'abord d'un sociologue qui, dans ses travaux antérieurs aux années 1980, note judicieusement Rémi Lenoir (2012: 126), préférait ne pas utiliser le terme d'Etat « même lorsque ses recherches concernaient ce qui en France est presque toujours associé à l'Etat: "l'idéologie dominante", "la représentation politique", "l'efficacité de l'action publique", "les sciences de gouvernement" et, plus généralement, "les modes de domination" ». Autant de domaines que le sociologue n'a cessé pourtant d'étudier tout au long des décennies qui précèdent ce cours. Longtemps « objet impensable » (13), l'Etat devient ici « le nom que nous donnons aux principes cachés, invisibles - pour désigner une sorte de deus absconditus - de l'ordre social, et en même temps de la domination à la fois physique et symbolique comme de la violence physique et symbolique » (19-20). Paradoxe aussi de constater que P. Bourdieu mobilise dans cet enseignement, bien sûr des éléments empruntés à ses propres recherches (notamment celles conduites en Kabylie ou ses enquêtes sur les stratégies matrimoniales et successorales des paysans béarnais et, plus encore, ses travaux contemporains sur la politique du logement dans les années 1970-1980), mais aussi le fruit d'une lecture approfondie et souvent critique11 P. Bourdieu se montre notamment sévère à l'égard d'un Perry Anderson, « un Anglais francophile et althussérien, qui a entrepris une grande histoire de la genèse de l'Etat moderne, [dont le danger] est de ne proposer qu'une redéfinition prétentieuse de ce que disent déjà les historiens, à partir de propositions historiques manipulées de seconde main » (72). Prononcée en janvier 1990, cette critique n'a toutefois rien de très original et rejoint les préventions qu'un Charles Tilly ou un Pierre Birnbaum avaient émises dès la fin des années 1970 déjà et qui les avaient engagés tous les deux à se faire de plus en plus historiens pour mieux maîtriser les sources empiriques de leur démonstration relative à la sociologie historique de l'Etat. Notons toutefois que P. Bourdieu se montre plus positif sur l'apport de P. Anderson dans le cours du 8 février 1990 (130 ss.). de nombreux travaux de ce qu'il convient d'appeler la sociologie historique comparée du politique, principalement d'inspiration anglo-américaine (Perry Anderson, Samuel N. Eisenstadt, Michael Mann, Barrington Moore ou encore Charles Tilly)22 On notera l'absence de certains auteurs classiques en science politique tel qu'Immanuel Wallerstein, évoqué une seule fois à la page 271 ou plus encore de Stein Rokkan, méconnu. Comme nous le verrons plus loin, c'est toutefois du côté de la sociologie historique comparée de la construction nationale que les références se font le plus souvent lacunaires. Et ce malgré le fait que le cours, contemporain de l'effondrement du bloc soviétique, aborde des problématiques particulièrement sensibles et débattues à l'époque dans la littérature internationale. . Tradition d'analyse comparée particulièrement influente dans la science politique française et que l'auteur de La distinction ne nous avait pas habitué à discuter de manière aussi forte dans d'autres travaux. Probablement faut-il voir ici le reflet d'une pensée en action, moins contrainte dans un cadre pédagogique (celui des cours professés au Collège de France devant un public non spécialisé) que dans l'œuvre écrite de l'auteur, qui rend opportuns la mobilisation de sources diversifiées et le dialogue critique avec une tradition d'études alors en plein renouvellement (Smith 1991). Probablement faut-il aussi y voir le reflet d'un débat qui traverse alors, tant aux Etats-Unis (Skocpol 1984) qu'en France, l'espace de la sociologie historique comparée. De ce point de vue, il est utile de mettre en relation la lecture que propose P. Bourdieu de cette littérature - pour partie traduite en français dès la fin des années 196033 Barrington Moore est traduit en 1969, Perry Anderson en 1977 et 1978, tous les deux à l'initiative des éditions François Maspero ; Charles Tilly le sera au début des années 1990, donc simultanément à ce cours de P. Bourdieu. Pour une critique contemporaine de cette approche, voir Peter Gourevitch (1978). - avec le débat de l'époque en science politique. La fin des années 1980 et le début des années 1990 sont marqués par une mutation forte du paysage des sciences sociales et politiques françaises. La publication par l'UNESCO, en août 1992, d'un dossier de la Revue internationale des sciences sociales à propos de « La sociologie historique. Débat sur les méthodes », reprenant les interventions d'un colloque qui s'était tenu à Madrid peu auparavant, atteste des discussions internes à cet espace du savoir, qui portent notamment sur le style de raisonnement sociologique qu'il convient de privilégier: si certains contributeurs à ce numéro spécial continuent à s'identifier à ce que Jean-Claude Passeron (1991: 71 ss.) appelle le « pôle du raisonnement expérimental » et privilégient une approche macrosociologique comparée à prétention explicative (celle justement que P. Bourdieu va mobiliser dans son cours Sur l'Etat), d'autres commenceront à esquisser une approche compréhensive plus prudente (celle du « pôle du récit historique » pour reprendre la terminologie de J.-C. Passeron), attentive à la singularité des trajectoires historiques d'étatisation, privilégiant les échelles méso ou microsociologiques et plus encore un contact direct avec les traces, notamment archivistiques, du passé. C'est à ce glissement que la jeune revue Politix, sous titrée alors Travaux de science politique, proposera de consacrer elle aussi un dossier au titre éloquent, « Les liaisons dangereuses. Histoire, sociologie, science politique », qui sera publié au printemps 198944 Outre des articles signés par Alain Garrigou (notamment celui intitulé « le politologue aux archives »), Charles Tilly, Gérard Noiriel, ou encore Brigitte Gaïti, cette livraison comprend un dialogue entre Pierre Bourdieu et Roger Chartier retranscrivant une émission de France Culture diffusée en 1988. , peu avant le début du cours de P. Bourdieu évoqué ici. D'où, pour le lecteur politiste, le sentiment d'un double décalage55 Dans la recension critique qu'il a rédigé de l'ouvrage posthume de P. Bourdieu, Fabien Jobard (2012: 396) note lui aussi le décalage temporel, pour ne pas dire le retard, qui existe entre certaines analyses du sociologue et les « avancées des sciences sociales de son époque se réclamant pourtant en partie de son enseignement ». : décalage dans le temps par rapport à une sociologie historique comparée de l'Etat qui voit alors certains de ses résultats contestés d'un point de vue méthodologique et décalage dans le temps aussi par rapport à la « fabrique interdisciplinaire66 Pour reprendre le titre du livre dirigé par Michel Offerlé et Henry Rousso (2008). Sur cette évolution, voir aussi Yves Déloye et Bernard Voutat (2002 2002). » qui est en train de se mettre en place en France mais aussi en Suisse et qui tendra à multiplier les marques de méfiance, parfois de défiance (Lacroix 1985: 472 ss.), à l'égard d'une pratique de la sociologie historique du politique qui n'apparaît pas suffisamment dotée de « réflexivité méthodologique » et de prudence analytique (Buton 2009 : 33; Buton et Mariot 2006 : 731-33). Ce second écart apparaît d'autant plus surprenant que de nombreux auteurs s'inscrivant dans ce courant de la « socio-histoire » s'inspireront de la sociologie critique de P. Bourdieu pour mieux se distinguer des auteurs relevant de la sociologie historique comparée d'inspiration anglo-américaine. Révélatrice est par exemple la lecture de Gérard Noiriel (2006: 41 ss.) qui considère la sociologie de P. Bourdieu comme « une passerelle vers la socio-histoire », tout en occultant presque complètement l'apport de la sociologie historique comparée. Le même type de décalage s'observe dans la référence critique que fait P. Bourdieu à l'œuvre de Norbert Elias. On le sait, notamment grâce aux travaux récents de Marc Joly (2012), l'œuvre de l'auteur de La Dynamique de l'Occident a eu une résonance particulièrement forte dans les sciences sociales françaises tant dans une certaine partie de l'historiographie77 A propos de la réception de N. Elias chez les historiens, P. Bourdieu use d'une formule assez sévère: « Elias a été un de ces héros médiateurs qui permet d'accepter la sociologie, mais sous une forme édulcorée » (203). Ce qui ne l'empêchera pas d'inviter N. Elias au Collège de France en 1985 par exemple et de contribuer ainsi à sa reconnaissance académique. Sur cet épisode, Marc Joly (2012 : 359 ss.). , proche des Annales, ou de la sociologie que de manière plus large encore peut-être en science politique. Et là notamment de la part de chercheurs proches de la sociologie critique de P. Bourdieu (Garrigou et Lacroix 1997), mais pas seulement (Delmotte 2007). Or, là encore, la lecture de Sur l'Etat se révèle beaucoup plus critique à l'égard de N. Elias que sa réception par ses épigones en science politique. Dans le cours prononcé le 17 janvier 1991, P. Bourdieu - tout en soulignant l'estime qu'il a pour l'auteur de la Société de cour, « livre magnifique et passionnant » (210) - lui reproche fortement d'avoir occulté une partie de l'héritage wébérien qu'il revendique pourtant, en oubliant « la dimension symbolique du pouvoir étatique ». Au final, en ne retenant que le double processus de monopolisation de la violence physique et de la fiscalité, N. Elias oublierait l'essentiel aux yeux de P. Bourdieu: la concentration dans les mains de l'Etat d'un « capital symbolique » d'autorité qui conditionne les autres processus de concentration évoqués par N. Elias. Car, « l'Etat est donc l'instance de légitimation par excellence qui consacre, solennise, ratifie, enregistre » (231). Lors du cours suivant ici cité, celui du 24 janvier 1991, le sociologue accentue encore sa critique: rapprochant de manière originale C. Tilly de N. Elias, il les englobe dans une même critique d'un « économisme » partagé qui tend à réduire « l'Etat à un organe de coercition et en [faire] un reflet du pouvoir économique » (224). Ce réductionnisme peut surprendre tant par rapport aux travaux beaucoup plus fins d'un C. Tilly (2006) (et tout autant que par rapport au positionnement de l'œuvre de ce dernier dans la critique de la sociologie historique d'inspiration marxiste) que par rapport à l'ambition de l'étude socio-historique de la genèse de l'Etat chez N. Elias. Il est d'ailleurs ici révélateur que P. Bourdieu n'accorde au final, malgré la vingtaine de renvois à N. Elias que comporte l'index de Sur l'Etat, qu'une place mineure à l'étude des transformations de « l'économie psychique » des individus qui accompagnent la sociogenèse de l'Etat et qui est au cœur de l'approche éliasienne, certes discutée88 Voir récemment le dossier de la revue Vingtième siècle. Revue d'histoire (2010). , du « procès de civilisation ». Limitant par trop l'apport d'Elias à une lecture en termes de « coercition militaire » (264), la lecture que propose P. Bourdieu ne voit pas suffisamment l'intérêt des pistes développées par N. Elias pour comprendre cette « sorte de miracle de l'efficacité symbolique » qui se traduit par le fait que « l'Etat inculque des structures cognitives semblables à l'ensemble des agents soumis à sa juridiction » (265). C'est probablement dans l'ambition de P. Bourdieu d'échafauder un modèle fort d'explication historique de la genèse de l'Etat, modèle concurrent de ceux proposés par une littérature internationale à l'époque de plus en plus sensible à la diversité des trajectoires historiques, qu'il convient de rechercher l'origine des décalages et des paradoxes évoqués dans cette recension critique. Un dernier argument mérite en effet d'être évoqué ici: on sait que l'un des apports de la sociologie historique comparée de l'Etat est d'avoir montré, dès les premières enquêtes internationales lancées au début des années 1960 par Samuel N. Eisenstadt et Stein Rokkan à la demande de l'UNESCO et dynamisées encore par C. Tilly (1975), la diversité des trajectoires historiques d'étatisation et de nationalisation des sociétés européennes. On doit notamment aux réflexions pionnières d'un Stein Rokkan, largement méconnu de P. Bourdieu, d'avoir appelé notre attention sur l'importance qu'il convient d'accorder aux différences, tant chronologiques que sociologiques, entre les processus d'étatisation et ceux, beaucoup plus complexes encore de nationalisation, de ces sociétés. Différences qui conduisent aujourd'hui nombre de politistes à considérer que la trajectoire d'accumulation des ressources, tant matérielles que symboliques, tant fiscales que militaires, qui caractérise la genèse de l'Etat renvoie à « une dynamique réciproque d'étatisation de la société et de socialisation de l'Etat », selon l'expression de Fabien Jobard (2012 : 395). Pour le dire autrement, l'apport de la sociologie historique de l'Etat est d'obliger à penser la construction de l'Etat-Nation - et plus fréquemment encore celle de la Nation-Etat99 Forgée dès le début des années 1990 par A. Stepan, J. Linz J. et Y. Yadav (2011), la notion de « Nation-Etat » vise à rendre compte de la construction d'Etats qui n'assument pas (ou plus) une politique d'homogénéisation culturelle et politique. -pour rendre compte de l'échec de nombreuses trajectoires historiques de nationalisation avec une prudence analytique qui semble parfois faire défaut à l'auteur de Sur l'Etat. Et cela peut-être parce qu'il méconnaît largement les travaux de sociologie historique ou d'histoire sociale consacrés à la genèse (souvent contrariée) de l'Etat-Nation. Si Ernest Gellner fait l'objet d'une mention, au demeurant très sévère (416), si le travail de Benedict Anderson ou ceux, alors en cours, de Rogers Brubaker sont mentionnés dans la bibliographie finale, nombre de travaux pourtant contemporains de ce cours ne sont pas mentionnés1010 Pour un bilan récent de cette littérature, voir John Breuilly (2013). . A trop vouloir affirmer « l'efficacité symbolique » de l'Etat et de sa prétention à être un « lieu de gestion de l'universel » (166), P. Bourdieu, ici très proche d'un Emile Durkheim mobilisé fortement lors du cours du 7 février 1991, oublie que les catégories promues par l'Etat, que les croyances qu'il entend diffuser pour renforcer sa légitimité, que les rituels qui attestent symboliquement de sa majesté ne s'imposent pas de manière simple et encore moins univoque aux citoyens devenus sous la plume de l'auteur des simples « nomades leibniziennes » (265). Bref, que là encore c'est moins la capacité de l'Etat à instituer le social qu'il convient d'analyser, mais celle des acteurs sociaux à coproduire souvent les conditions de leur soumission volontaire, mais aussi à revendiquer leur capacité de résistance à l'ordre étatique. Yves Déloye is Professor of Political Science at Sciences Po Bordeaux and Researcher at the Centre Emile Durkheim (CNRS

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  • The Oxford Handbook of the History of Nationalism

    John Breuilly•The Oxford Handbook Of The…•2013

  • La fabrique interdisciplinaire

    Open Access•Michel Offerlé, Henry Rousso•La fabrique interdisciplinaire•2008

  • Vision and Method in Historical Sociology

    Open Access•Theda Skocpol•Vision and Method in Historical…•1984

  • Crafting State-Nations

    Alfred Stepan, Alfred C Stepan et al.•Crafting State-Nations•2011

  • The International System and Regime Formation

    Peter Gourevitch, Perry Anderson et al.•Comparative Politics•1978

  • L'État selon Pierre Bourdieu

    Rémi Lenoir•Sociétés contemporaines•2012

  • L'État, de l'appareil à l'apparat

    Fabien Jobard•Critique•2012

  • The Rise of Historical Sociology

    Open Access•William Buxton, Dennis Smith et al.•The Canadian Journal of Sociology•1994

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