Rejet de la prévoyance vieillesse 2020
Que Disent (Et Ne Disent Pas) Les Enquêtes Post‐votations
Bibliographic Data
| ID | 6223361 |
|---|---|
| Authors | Pascal Sciarini (0000-0003-0782-7652, Département de science politique et relations internationales Université de Genève, corresponding author) |
| Year | 2018 |
| Volume | 24 |
| Issue | 1 |
| Pages | 79-86 |
| Publication date | 2018-03-01 |
| Open Access | Yes |
| Type | ARTICLE |
| Venue | Swiss Political Science Review (JOURNAL) |
| Journal identifiers | ISSN: 1424-7755 • E-ISSN: 1662-6370 |
| Publisher | Wiley (PUBLISHER • GB) |
| DOI | 10.1111/spsr.12292 |
| OpenAlex | W2794584363 |
| Language | FR |
| Citations received | 5 |
| References cited | 3 |
L'objectif de cette contribution est de discuter et mettre en perspective les résultats de trois enquêtes d'opinion conduites après les votations du 24 septembre 2017: l'enquête VOTO réalisée pour le compte de la Chancellerie fédérale (Milic et al. 2017), l'enquête Tamedia (2017) et l'enquête SOTOMO (2017). Ces trois enquêtes diffèrent l'une de l'autre sur plusieurs plans. Tout d'abord, l'enquête VOTO découle d'un mandat officiel d'une institution fédérale, tandis que les deux autres sont de nature commerciale. Ensuite, l'enquête VOTO est une enquête par téléphone basée sur un échantillon représentatif de la population suisse, tandis que les enquêtes Tamedia et SOTOMO sont des enquêtes par internet basées sur des échantillons non probabilistes et une participation volontaire des répondants,1 avec post-pondération selon des critères sociodémographiques et politiques. Les deux enquêtes par internet ont l'avantage du nombre de répondants (environ 10'000 pour l'enquête Tamedia et environ 14'000 pour l'enquête SOTOMO), tandis que l'enquête VOTO a l'avantage de s'appuyer sur un échantillon aléatoire (1'500 répondants). Enfin, le questionnaire utilisé dans l'enquête VOTO est le plus complet, tandis que celui utilisé dans l'enquête SOTOMO est le plus limité.2 En plus de la comparaison entre les trois enquêtes post-votations, je vais également m'appuyer sur une enquête d'opinion sur les instruments de la réforme conduite en amont de la votation (Häusermann et al. 2017). En préambule à l'analyse, il faut souligner que la formation des opinions individuelles s'est développée dans un contexte politique inhabituel. D'une part, alors que le schéma de conflit le plus fréquent dans les votes de politique sociale est une coalition de droite contre une coalition de gauche, le projet de réforme soumis au vote le 24 septembre 2017 était soutenu par une coalition de centre-gauche (PS, Verts, Verts libéraux, PDC et PBD) contre la droite (PLR et UDC). D'autre part, il y avait dans chaque camp des divisions importantes. A gauche, plusieurs branches syndicales ainsi que des petits partis de gauche “dure” s'opposaient à la réforme en Suisse romande. Il en va de même de la jeunesse socialiste et de la section genevoise du parti socialiste. A droite, alors que les principales associations faitières (economiesuisse, USAM, Union patronale suisse) rejetaient la réforme, l'Union suisse des paysans la soutenait, de même que plusieurs organisations économique ou patronales en Suisse romande (Fédération des entreprises romandes, Centre patronal). De telles divisions internes brouillent les messages, déstabilisent les votants et compliquent la formation de l'opinion. Dans un tel contexte, il est tentant pour les votants de préférer le statut quo à une réforme aux conséquences incertaines. L'enquête VOTO, la seule à couvrir la participation politique, montre les schémas habituels (Milic et al. 2017: 7-9): la participation augmente fortement avec l’âge et le niveau d’éducation. Les jeunes et les femmes, les deux principales cibles de la campagne du Non, ne se sont pas particulièrement mobilisés. Vue l'importance de l'objet et l'intensité de la campagne référendaire, on aurait pu s'attendre à une participation plus élevée que 47.2%. La complexité de la réforme Prévoyance 2020 en a découragé plus d'un et les votants reconnaissent eux-mêmes avoir eu du mal à se faire une opinion (Milic et al 2017: 9-11). Les deux enquêtes qui se sont intéressées au profil des votants Oui et des votants Non (VOTO et Tamedia) notent toutes les deux que le vote ne diffère pas fortement selon les facteurs sociodémographiques. Elles s'accordent également pour souligner que le soutien à la réforme augmente avec le niveau d’éducation et le niveau de revenu. En revanche, les deux enquêtes présentent des résultats ambigus, sinon contradictoires, en ce qui concerne le rôle de l’âge et du sexe. Selon l'enquête Tamedia, les femmes ont nettement rejeté la réforme (seulement 42% de soutien à Prévoyance 2020 et 46% au relèvement de la TVA), alors que les hommes l'ont acceptée (51% et 54%). A contrario, selon l'enquête VOTO la différence homme-femme est minime et statistiquement non significative. De même, alors que l'enquête Tamedia conclut à un rejet plus net de la réforme de la part des jeunes (43% de Oui parmi les 18-34 ans, contre 57% parmi les plus de 65 ans), l'enquête VOTO n'observe pas de différence de vote selon l’âge.3 Ces résultats contrastés, dont j'ignore la cause, sont embarrassants et compliquent l'interprétation.4 Au lendemain du vote, de nombreux observateurs ou politiciens ont affirmé que le vote des femmes et des jeunes avait fait pencher la balance en faveur du Non. Les résultats de l'enquête VOTO mettent en doute cette affirmation. Les résultats sont en revanche très similaires dans les deux enquêtes en ce qui concerne le rôle de la sympathie partisane (tableau 1). D'une part, les deux enquêtes mettent en évidence la grande conformité existant entre la recommandation de vote des partis situés aux deux pôles de l’échiquier politique et le vote de leurs sympathisants: les partisans de l'UDC ont presque tous voté contre la réforme, tandis que les sympathisants du PS et des Verts l'ont fortement soutenue. D'autre part, les deux enquêtes montrent que la loyauté au parti a été sensiblement moins élevée parmi les partis de la droite modérée: le PLR recommandait le rejet de la réforme – et était par ailleurs le parti qui dirigeait la campagne du Non – mais près de la moitié de son électorat l'a tout de même acceptée;5 de même, mais dans le sens inverse, le PDC recommandait le Non, mais près de la moitié de son électorat a voté Oui. VOTO (n) 40 (219) 54 (113) 76 (205) 16 (146) 65 (49) 64 (41) 42 (171) Le soutien quasi sans faille des sympathisants UDC au mot d'ordre de leur parti est d'autant plus spectaculaire qu'il est plutôt inhabituel dans ce domaine. Si l'UDC parvient généralement à rallier la plupart de ses électeurs dans les votes relatifs à la politique extérieure ou à la politique d'immigration ou d'asile, ceux-ci n'ont pas toujours adhéré à la ligne libérale du parti sur les questions de politique sociale (Afonso et Papadopoulos 2015).9 Ainsi, alors que l'UDC recommandait le soutien de la 11e révision de l'AVS, moins de la moitié de son électorat a voté Oui le 16 mai 2004 (Engeli 2004). De même, alors que l'UDC recommandait le soutien à la baisse du taux de conversion minimal dans la prévoyance professionnelle, seulement un quart de son électorat (27%) a voté Oui le 7 mars 2010 (Nai et al. 2010). De ce point de vue, le vote sur la réforme de la prévoyance 2020 fait figure d'exception. Le Non massif des sympathisants UDC, qui n'a pas été contrebalancé par un Oui aussi massif de la part des électeurs de gauche, a précipité l’échec de la réforme. Les trois enquêtes post-votations diffèrent quant au type de question posée pour identifier les raisons qui ont poussé les votants à voter Oui ou Non le 24 septembre 2017: l'enquête VOTO se base sur une question ouverte, avec regroupement ultérieur des réponses en catégories, tandis que les enquêtes Tamedia et SOTOMO utilisent une question fermée, les répondants devant nommer la raison principale de leur vote à partir d'une liste prédéfinie. Je me concentre dans cette section sur les enquêtes VOTO et SOTOMO, dont les catégories de réponse sont les plus comparables. Au chapitre des motifs du Oui et du Non, les deux enquêtes convergent dans une marge mesure. Elles mettent en évidence le nombre très limité et le caractère relativement général des motifs d'acceptation de la réforme et, a contrario, le nombre assez élevé et le caractère plus précis des motifs de rejet. Les motifs d'acceptation se résument pour l'essentiel à trois motifs généraux, qui rassemblent deux tiers à trois quarts des réponses (tableau 2): le besoin de garantir le financement du système de retraite, la nécessité et l'urgence de la réforme, et le caractère équilibré du compromis. En comparaison, les aspects plus substantiels de la réforme (l'augmentation de Fr. 70.- pour les nouveaux retraités, l'introduction d'un système de retraite flexible et progressif, ou l'augmentation de la couverture au titre de la prévoyance professionnelle pour les personnes travaillant à temps partiel et les bas salaires), sont passés largement inaperçus. Comme le résume l'enquête VOTO (Milic et al. 2017: 20-21), les personnes qui ont voté Oui ne l'ont pas fait parce qu'elles étaient convaincues que la réforme proposée était idéale ou parce qu'elles pensaient pouvoir en profiter, mais parce qu'elles voyaient cette réforme comme une solution urgente et nécessaire, et/ou équilibrée. De leur côté, les personnes qui ont rejeté la réforme invoquent une panoplie de raisons (tableau 3), que l'on peut regrouper en six catégories: le caractère inéquitable de la réforme, qui pénalise certains segments spécifiques, en particulier les jeunes; l'augmentation des rentes AVS de 70.- pour les nouveaux retraités, qui s'apparente à une politique de l'arrosoir et discrimine les retraités actuels; l’élévation de l’âge de la retraite des femmes; une pseudo-réforme, qui augmentera les coûts au lieu de faire des économies; le caractère antisocial de l'augmentation de l'AVS; la nature surchargée du paquet de réforme. Les motifs de rejet conjuguent ainsi des considérations portées par la droite (l'opposition au supplément de 70.- de la rente AVS et plus généralement à une réforme jugée trop généreuse) et des considérations portées par la gauche (l'opposition à l'augmentation de l’âge de retraite des femmes). Le rapport VOTO indique à ce titre que le poids relatif des motifs “de gauche” et des motifs “de droite” diffère entre les régions linguistiques. En particulier, l'augmentation de la retraite des femmes a été citée comme premier motif de rejet par 29% des répondants en Suisse romande, contre 15% en Suisse italienne et seulement 9% en Suisse alémanique. En résumé, si peu de votants Oui pensaient que la réforme allait leur être profitable, beaucoup de votants Non voyaient des raisons d'y perdre. Ce constat souligne autant l’échec de la campagne du Oui à convaincre des atouts de la réforme, que le succès de la campagne du Non à convaincre des méfaits supposés de celle-ci. C'est bien le cumul des motifs de rejet qui a fait chuter la réforme. Le rapport VOTO insiste sur ce point et affirme par ailleurs qu'aucun des motifs pris isolément n'aurait à lui seul suffi à faire échouer la réforme. C'est vrai, mais c'est presque toujours le cas: il est rarissime, pour ne pas dire impossible, qu'un seul motif soit responsable de l’échec (ou du succès) d'un projet en votation populaire. Dans la mesure où la réforme a été repoussée par une très courte majorité, on pourrait au contraire affirmer que chaque motif de rejet, en venant s'ajouter aux autres motifs de rejet, a suffi à faire capoter la réforme. Par exemple, si la gauche de la gauche n'avait pas fait campagne contre la réforme, celle-ci aurait vraisemblablement été acceptée. La comparaison des résultats des enquêtes post-votations avec l’évaluation des différentes composantes de la réforme mesurée au moyen d'enquêtes d'opinion conduites en amont du vote (Häusermann et al. 2017) suggère que la campagne référendaire a eu une influence considérable sur la formation des opinions et l'issue du scrutin: la campagne a exercé de puissants effets de “priming” (Iyengar et Kinder 1987), c'est-à-dire qu'elle a modifié les critères sur la base desquels les citoyens ont fait leur choix. On note tout d'abord que plusieurs aspects clés de la réforme ont disparu des radars durant la campagne et n'ont, par conséquent, guère influencé la décision de vote. Ainsi, l'augmentation des rentes de la prévoyance professionnelle pour les bas salaires et les personnes travaillant à temps partiel, qui était considérée comme un atout de la réforme – et qui était initialement perçue comme tel par les citoyens (Häusermann et al. 2017) – n'a finalement pas pesé lourd dans la balance. De même, l'abaissement du taux de conversion minimal dans le 2e pilier, qui était vue comme un facteur qui pouvait contribuer à l’échec de la réforme, n'a finalement guère joué de rôle. Ensuite, et de manière encore plus frappante, deux instruments qui étaient supposés augmenter les chances de succès de la réforme ont finalement eu l'effet inverse, c'est-à-dire qu'ils ont contribué à son rejet. Premièrement, selon les résultats de l'enquête de Häusermann et al. (2017), l'alignement de l’âge de la retraite des femmes sur celle des hommes augmentait les chances de la réforme – surtout en Suisse alémanique, parmi les hommes et parmi les personnes plus âgées. De plus, cet alignement n'avait pas d'effet négatif sur le soutien à la réforme, même pas parmi les femmes romandes ou les votants de gauche. Deuxièmement, le supplément de Fr. 70.- de rentes AVS visait à “contrebalancer” la diminution des rentes au titre du deuxième pilier. Ce supplément, auquel le Conseil des Etats a tenu “dur comme fer” contre l'avis de la droite du Conseil national, devait donc renforcer l'acceptabilité de la réforme, en particulier auprès de la gauche. Toujours selon l'enquête précitée (Häusermann et al. 2017), en amont de la campagne référendaire le supplément de rente AVS augmentait effectivement le soutien à la réforme parmi les sympathisants des Verts et du PS et parmi les personnes âgées de 45 à 64 ans, et n'avait pas d'incidence négative dans les autres groupes. Pourtant, comme le montrent les tableaux 2 et 3, tant l'augmentation de l’âge de retraite des femmes que le supplément de rente AVS n'ont finalement pas été des motifs importants d'acceptation de la réforme; ils ont au contraire compté parmi les principaux motifs de rejet. Les résultats des enquêtes post-votations permettent de se faire une idée des facteurs qui ont précipité l’échec de la réforme Prévoyance 2020, mais ne permettent pas d'identifier le facteur qui a causé cet échec. On peut néanmoins mettre à profit ces résultats pour évaluer si et dans quelle mesure une réforme différente aurait connu un meilleur sort. Premièrement, la réforme aurait-elle été acceptée sans le supplément de 70.- de rente AVS? Probablement pas. D'une part, les répondants qui ont spontanément mentionné le supplément de rente AVS comme motif de rejet ne sont pas nécessairement contre le développement de l'AVS (Milic et al. 2017: 22); l'opposition au supplément de rente a surtout été invoquée par les rentiers actuels, qui s'estimaient lésés. D'autre part, sans le supplément de 70.- la réforme aurait peut-être été davantage soutenue par la droite, mais elle aurait été combattue par la gauche, qui aurait dénoncé le caractère déséquilibré de la réforme (SOTOMO 2017: 4). Deuxièmement, la réforme aurait-elle passé si elle avait été moins ambitieuse, en particulier si elle n'avait pas couvert à la fois le 1er et le 2e pilier? Je tends à nouveau à répondre par la négative. Certes, l'ampleur considérable du paquet de réforme semble avoir désarçonné nombre de votants. Cependant, une réforme de moindre ampleur n'aurait pas nécessairement eu plus de succès, comme l'ont notamment démontré l’échec de la 11e révision de l'AVS en 2004 et de la révision de la loi sur la prévoyance professionnelle de 2010. A plus forte raison, les deux votations précitées infirment la thèse selon laquelle une alliance entre la droite modérée et la droite conservatrice, au lieu d'une alliance entre la droite modérée et la gauche, aurait (eu) plus de succès.9 Non seulement la droite aura peu de chances de gagner une votation si elle ne fait pas des concessions à la gauche, mais un projet qui privilégierait la consolidation financière risquerait d’être rejeté aussi par les sympathisants du PLR et de l'UDC. Aujourd'hui comme hier, l’équilibre entre mesures de consolidation financière et mesures de développement du filet social – le fameux “compromis de modernisation” (Bonoli 1999; Häusermann et al. 2004) – demeure une condition nécessaire (mais non suffisante) pour le succès des réformes dans le domaine de la politique sociale. Pascal Sciarini est professeur de Politique suisse et comparée. Ses principaux centres d'intérêt : les processus de décision politique, la démocratie directe, l'européanisation et le comportement politique (élections et votations). Ses travaux ont été publiés dans de nombreuses revues dont Comparative Political Studies, Electoral Studies, European Journal of Political Research, European Union Politics, Journal of European Public Policy, Journal of Politics, Journal of Public Policy, Social Networks et West European politics. Il est co-auteur de Political Decision-making in Switzerland: The consensus model under pressure, Basingstoke/New York: Palgrave Macmillan (2015). Email: [email protected]
Humanities · Political science · Healthcare Systems and Practices · Philosophy · Social Policy and Reform Studies
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| Citation span | 2018 - 2025 (8) |
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